24. janv., 2022

Contrefaçon, dol et tromperies dans le monde du vin

Cette nouvelle conférence, placée sous le label "Les Vendanges du Savoir" et organisée par la Cité du Vin, nous donne cette fois-ci l'occasion de nous intéresser aux "fake wines", c'est-à-dire aux vins contrefaits, commercialisés juridiquement via le "dol" et la tromperie de ses protagonistes.  En effet, à l'ère du commerce international et de l'internationalisation des produits comme le vin, cela représente un véritable fléau pour le secteur. Les scandales historiques autour de grands crus comme Lafite Rothschild, Romanée Conti, Pétrus et autres bouteilles de prestige, ont conduit les chercheurs à développer de nouvelles innovations pour lutter contre les contrefaçons les plus astucieuses. Nous verrons donc quels sont ces outils pour attester de l'authenticité des vins, quelles sont leurs fonctionnalités et leurs résultats. L'enquête de la soirée est confiée à Tristan Richard,  professeur de biophysique dans l'unité de recherche œnologique de l'ISVV de Bordeaux. 
 
En effet, certaines contrefaçons sont difficiles à détecter et de nombreux scandales historiques ont fait de cette question une problématique de première ordre pour le secteur des vins et la renommée de certaines marques et châteaux ; des scandales comme l'affaire Ferrer, Kurniawan, Lafite Rothschild ou plus récemment sur les vins corses, vins languedociens, rosés d'AOC et IGP, ont chacune défrayé la chronique. 
 
Un des derniers gros scandales de la contrefaçon de grands crus du Bordelais remonte à 1985, année où un ancien agent de stars du rock, reconverti en marchand de vin (Hardy Rodenstock), aurait trompé les meilleurs œnologues de la planète, dont Robert Parker, par la vente de lots de bouteille de Lafite Rothschild (millésime 1787), ayant soit disant appartenus au président américain Thomas Jefferson, pour une valeur estimée à plus de 150 000 dollars. L'escroquerie sera révélée des années plus tard lors d'une enquête approfondie et révisée.  Une autre arnaque bien connue est celle de la Romanée Conti par Rudy Kurniawan (aka le Mozart du faux vin), considéré par ses pairs comme un des plus grands experts en vin au monde. Mais il n'en était rien : cet américain d'origine indonésienne avait en réalité fabriqué et contrefait des bouteilles de ce grand cru en vendant un millésime d'après-guerre qui n'existait même plus ! Dans le même temps, un escroc russe avait également vendu entre 2012 et 2014 plusieurs centaines de fausses bouteilles du domaine. Tous deux ont été condamnés à une lourde amende pour utilisation frauduleuse d'une AOC. L'affaire avait révélé que l'illusion de l'étiquette et d'un goût non éloigné des vins de Bourgogne étaient à l'origine de cette tromperie. Pour autant, de nombreux détails comme le degré d'alcool ou la qualité substantielle, avaient tout de même mis la puce à l'oreille de nombreux avertis ; le domaine avait donc porté plainte.  Il en est de même pour le CIVB (Conseil Interprofessionnel des Vins de Bordeaux) pour une récente fraude chinoise lors de la vente de bouteilles bordelaises sur un stand. Ce qui en fait d'ailleurs la première région viticole à revendiquer une victoire juridique sur ce sujet. D'autres cas sont bien plus anecdotiques mais tout à fait similaires comme la fraude de vins corses à l'approche des fêtes de Noël en 2016, lorsque les douanes avaient saisi de nombreuses cargaisons de produits contrefaits dont du vin. La même année, une autre fraude à l'étiquette sur le cas de vins de l'Hérault avait également fait polémique lorsqu'un viticulteur avait reconnu ses vins dans le catalogue d'une célèbre enseigne de distribution sans que l'étiquette et le contenu ne correspondent à sa véritable production. 
 
Ce sont les exemples de nouvelles mesures qui viennent compléter les méthodes scientifiques des experts comme le GIS authenticité, dont le groupement a pour vocation de "favoriser et encadrer les échanges liés aux activités de recherche et d'innovation en matière d'authenticité des vins au niveau de la région Nouvelle-Aquitaine", le recours au Césium 137 dont la procédés radioactifs permettent de déterminer scientifiquement et chimiquement la provenance, l'origine et l'usage, la RMN (Résonance Magnétique Nucléaire), qui est de plus en plus appliquée à l'authentification des vins dans la détermination et l'appartenance prédictive à un échantillon d'une famille de molécules présentes dans les vins (structure de la molécule comme les polyphénols), qu'il s'agisse du cépage, du sol, du climat, de la localisation géographique ou de la culture de vinification dans son empreinte métabolique.  En effet, les métabolites, qui forment un métabolome, sont considérés dans cette situation comme une carte d'identité avec la preuve de l'attribution de chaque composé présent dans un vin. Dans les méthodes "test" employées qui consiste à comparer avec précision l'authenticité d'un lot de bouteilles, une estimation du degré de tolérance de ces informations est automatiquement programmée dans une machine comme la RMN. Un taux de classification par paire des bouteilles est ensuite établi suivant le pourcentage de métabolites identiques ou non de ces discriminants qui sont des caractéristiques spécifiques avec pour marqueurs principaux le climat, l’appellation, le sol, la vinification, etc...), à l’exception bien sûr du vieillissement en cave.  
 
Des AOC ayant souhaité se prémunir de ces arnaques, comme celle du Rhône-Alpes, ont d'ores et déjà mis en place des timbres QR Code faisant office de certificat d'origine de ses vins.  C'est une première en France et cette technique comprend jusqu'à 4 différents niveaux de sécurité afin d'être infalsifiable. Il suffit pour cela de scanner le code sur le goulot de la bouteille ; celui-ci doit correspondre aux 4 chiffres affichés sur la bouteille.  Ce QR Code donne également des informations précises sur la nature du vin à l'aide d'une fiche produit ainsi que d'autres caractéristiques, entre autres. 

La place de Bordeaux a elle aussi mis en place des moyens pour lutter contre la contrefaçon et organiser la traçabilité des bouteilles, à travers des formations, des financements de coopération au développement des technologies de pointe pour voir ainsi de nombreux laboratoires européens, dont le centre de recherche commun se trouve à Pessac (Bordeaux) augmenter leur force d'exécution et d'efficacité.  Un projet suisse de puces à ADN devrait voir le jour dans un futur proche. 
 
Des pratiques frauduleuses qui persistent cependant dans les ventes aux enchères ou dans les cercles très fermés des maisons de vente, où les accords entre parties et la confiance effacent tout certificat d'authenticité. Ces pratiques de plus en plus connues doivent alerter les potentiels acheteurs notamment en ce qui concerne les vieux millésimes ou les millésimes rares. Dans un marché de spéculation, les hautes autorités comme la DGCCRF, OIV, CIVB et douanes doivent alors se positionner comme des acteurs actifs de répression pour lutter contre ce "sacerdoce" du monde du vin., notamment sur des marchés émergents comme le marché chinois, qui compte une recrudescence des fraudes ces dernières années (depuis 2013, le CIVB et les autorités chinoises se sont entendus sur un protocole de contrôle plus assidu des lots de bouteilles en circulation sur le marché chinois).
 
Si cela est devenu aujourd'hui une réelle question de société avec des moyens développés voire renforcés, ces pratiques frauduleuses ont contraint la filière à un énorme manque à gagner, dont celles des nombreuses contrefaçons de la marque Romanée Conti qui serait de l'ordre de 492 millions d'euros (source d'un article du Figaro en 2017).  A l'échelle mondiale, le marché des "faux vins" représenterait environ 3 milliards de dollars de pertes (rapport de Maureen Downey, Chai Consulting).  Des nouvelles fraudes révélées pourraient en somme dévaloriser des vins dans leurs essences chimiques, gustatives et organoleptiques.

Copyright : Hugo Chaillou - From Aquit'Wine to AOC©